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RE2020 : préconisations à l’usage du conducteur de travaux

RE2020 : préconisations à l’usage du conducteur de travaux

juillet 1st, 2020 // 9:51 @ V.CAU

Le BTP d’avant…

Dans une ancienne vie de conducteur de travaux, mon job consistait à récupérer une affaire gagnée commercialement et à la transformer en bâtiment bien réel. Encore aujourd’hui, le fonctionnement d’une entreprise de BTP est à peu près celui-ci :

Le travail des chargés d’études consiste, en quelques semaines généralement (le temps de l’appel d’offres), à décomposer le projet de la Maîtrise d’oeuvre en quantités de matériaux, sous-détails, heures de main d’oeuvre, montants de prestations sous-traitées… Ils chiffrent toutes ces charges, ajoutent des frais généraux et définissent un prix de vente final. Sur un marché très concurrentiel, il n’est pas rare que pour gagner l’affaire, l’équipe commerciale acceptent de prendre une marge minimale (voire négative). Il n’est pas rare également que des paris soient pris sur les gains potentiels au niveau des achats, des solutions techniques, des modes opératoires. La vision est souvent la suivante : tapons plus fort que nos concurrents, rentrons l’affaire et le chantier se chargera de « dégager du résultat ».

L’équipe travaux récupère l’étude et doit la « mettre en application ». Un nouveau chiffrage est fait, avec pour ambition minimale de valider le « projet étude » voire d’essayer de l’améliorer économiquement. L’équipe chantier aura un certain nombre d’objectifs économiques ou technico-économiques : étendre les consultations, challenger les fournisseurs pour obtenir un meilleur prix que celui proposé en étude de prix, et éventuellement varianter les solutions ou modes opératoires pour, « gagner des heures » et dégager des économies. Pendant tout le chantier, le job de l’équipe travaux consistera à assurer la technique, maîtriser le planning et gérer/optimiser les comptes du chantier.

La RE2020

Dès 2021 (normalement) un projet de construction devra faire l’objet d’une évaluation carbone sur l’ensemble de son cycle de vie. En prenant notamment en compte le fameux indicateur EGES PCE (voir ici ou I PCE ici) définissant l’impact climatique des matériaux. Le calcul des impacts « carbone » des matériaux mis en oeuvre s’appuiera sur la base de données INIES (regroupant l’ensemble des FDES (1)). L’empreinte carbone sera réalisée en phase conception (pour concevoir un bâtiment répondant aux exigences d’émissions de GES par m²) et sera validée en phase réception (pour vérifier que les ratios ont bien été respectés et sont en dessous d’un seuil « réglementaire »). C’est actuellement la procédure pour les labellisations E+C- ou BBCA.

Le BTP d’après… en mode RE2020

Cette réglementation va réduire très fortement les leviers d’action du conducteur de travaux, qui devra s’assurer tout le long du chantier que l’on ne dégrade pas l’indicateur EGES PCE (ou I PCE).

Imaginons que lors de la conception on ait choisit d’utiliser un béton à faible impact pour les ouvrages structurels du chantier (un béton C25/30 CEMIII, par exemple ). Cela entraîne des contraintes dans la rotation des coffrages car les temps de prise sont plus lents. Cette contrainte identifiée dès l’étude de réalisation est à priori gérable, panifiable et fait partie des contraintes du marché. Mais imaginons que survienne un épisode de froid intense.  Le chantier n’aura pas la possibilité de modifier la formulation comme c’est classiquement le cas aujourd’hui (on a généralement recours à un béton de type CEMI , voir: https://www.infociments.fr/betons/betonnage-par-temps-froid). L’équipe travaux pourra-t-elle demander un aménagement du planning ? Cette clause doit-elle être précisée dans le marché ?

Pour certains postes de travaux, il sera possible de varianter sans trop se poser de questions (pour l’instant). Cette possibilité concerne les corps d’état ou les matériaux dont l’indicateur carbone, est issu d’une FDES de type MDEGD ou Module de Données Environnementales Gérées par Défaut. Ces valeurs « par défaut » sont produites par le législateur pour pallier le manque de FDES et son volontairement « pénalisantes ». L’empreinte carbone issue d’une MDEGD est surévaluée, ceci pour inciter les fabricants à produire une FDES spécifique, plus précise.

Les points de vigilance pour l’équipe travaux

La RE2020 risque de constituer un piège pour les entreprises générales et plus généralement les constructeurs. Que se passe-t-il si en fin de chantier votre indicateur EGES PCE a augmenté de manière significative ? Quelles pénalités si vous avez dégradé l’empreinte carbone des travaux suffisamment pour que l’indicateur global de performance carbone (EGES ou I), ne rentre plus dans les clous de la réglementation ? Il semble difficile de revenir en arrière. Comment vont être gérées ces situations ?

Pour prévenir ces dérapages vous avez intérêt à être vigilant sur tous les enjeux carbone. Quelques préconisations :

  • Identifiez, dès l’étude de prix, les calculs réalisés à partir de MDEGD (permettant les variantes). Repérez les matériaux présentant des caractéristique carbone « optimales » et pour lesquels il faudra veiller à éviter toute variante (sauf s’ils sont utilisés en toute petite quantité). Certains produits ou matériaux sont utilisés en très grandes quantités, pour ceux-là, il faudra être vigilant et ne pas les substituer par un matériaux moins performant. Et enfin, pour certains, le choix d’un matériau alternatif sera possible mais devra être justifié (cacul carbone). Bref, il faudra identifier les leviers d’actions possibles, les possibilités et les interdictions.
  • Il semble indispensable de former un « carbone manager » ou une personne ayant la capacité de répondre à toute demande sur les matériaux et le calcul carbone.
  • L’équipe travaux devra également sensibiliser les chefs de chantiers, les sous-traitants, les fournisseurs sur l’interdiction des variantes « sauvages ». Toute variante devra être proscrite sauf justification.
  • Il faudra également assurer un suivi des matériaux mis en oeuvre, des bétons utilisés, afin de pouvoir justifier du respect du calcul carbone.

Biais dans le calcul carbone

Vous êtes conducteur de travaux et votre équipe a coulé un dallage en béton C35/45CEMI (fortement émissif) au lieu de C25/30CEMII. Avec la méthode (provisoire) définie aujourd’hui pour la RE2020, si vous démolissez et refaite avec le bon béton, et cela n’affecte pas le calcul. La méthode ne prend pas l’impact des déchets (sauf terres excavés). Vous avez donc plus que doublé les émissions de GES de votre dallage, mais cela « ne se voit pas ». Si vous ne démolissez pas, vous dégradez votre ratio carbone, mais vous avez réellement émis moins de gaz à effet de serre.

Conclusion

Les professionnels de la construction vont devoir s’adapter au calcul de l’analyse de cycle de vie. Il faudra changer un peu de logiciel car le bâtiment final devra « coller » fidèlement au projet initial. Le travail de conception et d’étude de prix prendra une importance plus grande.

Comme pour toute nouveauté importante, il va y avoir des loupés, des aberrations, des corrections, des erreurs, des râleurs, des profiteurs… Mais n’oublions pas, que bien que tout cela paraisse compliqué, il est indispensable de maîtriser et réduire les émissions de GES des travaux. Cela ne pourra se faire que si l’on compte correctement.

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projet méthode de calcul RE2020 : http://www.batiment-energiecarbone.fr/IMG/pdf/1_me_thode_re2020_-_principes_de_calcul.pdf

(1) : FDES : Fiche de Déclaration Environnementale et Sanitaire (produite généralement par des fabricant de produits). Base de données INIES : https://www.inies.fr/produits-de-construction/


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